De la règle au résultat : la ZLECAf entre dans l’ère de la mise en œuvre

En clôturant sa 18ᵉ session à Abuja, le Conseil des ministres de la ZLECAf n’a pas refermé un dossier : il a déplacé le centre de gravité de tout le projet continental. Le temps de la négociation cède la place à celui de l’application — et cette bascule est un choix stratégique, non une étape administrative.

Abuja, 30 juin 2026. Dans la salle du Conseil, le geste est bref et rien n’en trahit le poids : la présidence du Bureau passe de l’Égypte au Nigéria, d’un ministre à une autre. Le Dr Mohamed Farid Saleh, qui a conduit le Bureau durant le mandat écoulé, transmet le relais à la Dr Jumoke Oduwole, ministre nigériane de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement. Entre eux ne se joue pas une civilité protocolaire, mais la continuité d’un projet qui les dépasse l’un et l’autre. Ce que cette poignée de main scelle, ce n’est pas la fin d’une présidence : c’est le changement d’époque d’un marché continental qui cesse de se négocier pour commencer à fonctionner.

Il est des réunions qui concluent, et d’autres qui bifurquent. La 18ᵉ session du Conseil des ministres chargés du Commerce de la ZLECAf appartient à la seconde catégorie. Ce que les Ministres y ont acté tient en une phrase, mais une phrase qui engage une décennie : l’architecture juridique de l’Accord étant largement en place, l’effort du continent se déplace de la négociation des règles du commerce africain vers leur application. Le marché unique cesse d’être un texte à écrire pour devenir une réalité à faire fonctionner.

Cette inflexion s’appuie sur un jalon réel. En février 2026, la 39ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement a adopté un ensemble d’annexes au Protocole sur les droits de propriété intellectuelle, faisant nettement progresser le programme de la phase II. Il serait imprudent, pour autant, de parler d’architecture achevée : un nombre limité d’instruments demeurent en négociation — une annexe au Protocole sur l’investissement, une annexe au Protocole sur la propriété intellectuelle — et le Conseil a pris acte de la décision d’engager la négociation d’un Protocole sur la politique et le développement industriels. La ZLECAf entre donc dans la mise en œuvre sans avoir tout à fait clos la négociation, et c’est précisément cette lucidité qui fait la solidité du moment : on ne bâtit durablement que sur un état des lieux exact.

Ce passage ne se lit pas hors du monde. Il intervient dans un environnement commercial mondial en recomposition rapide, marqué par l’incertitude géopolitique, la montée du protectionnisme et une compétition accrue pour l’investissement et la maîtrise des chaînes d’approvisionnement. Dans ce contexte, la consolidation du marché africain n’est plus seulement un objectif de développement : elle devient un impératif stratégique. Approfondir les chaînes de valeur régionales, produire davantage sur le continent, aborder le commerce mondial d’une voix plus coordonnée — autant de réponses qui font de la mise en œuvre de la ZLECAf un choix stratégique délibéré, et non un simple prolongement technique de la négociation.

Trois voix ont porté ce message à Abuja, et elles se répondent. Le Secrétaire général de la ZLECAf, S.E. Wamkele Mene, a défini la tâche à venir comme un travail de conversion — transformer une architecture juridique imposante en réalité commerciale pour les entreprises et les citoyens : « Nous sommes ainsi entrés dans une nouvelle phase de l’Accord, où l’accent se déplace de la négociation des cadres juridiques vers l’accélération de la mise en œuvre. » Président sortant du Bureau, l’honorable Dr Mohamed Farid Saleh a, lui, posé le critère auquel cette phase devra se mesurer.

« Le succès de l’Accord ne peut plus se mesurer au seul nombre de protocoles adoptés ou de cadres juridiques établis. Il doit se mesurer à notre capacité collective à traduire ces acquis en réalités économiques tangibles. »

Et en prenant la présidence, l’honorable Dr Jumoke Oduwole, ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement du Nigéria, a fixé le cap de l’exécution : « Passons de l’ambition à l’exécution ; des engagements aux résultats mesurables ; et des marchés fragmentés à un marché africain unique, intégré et prospère. » Conversion, critère, exécution : le même mouvement, énoncé de trois places différentes.

Que la mise en œuvre soit déjà engagée n’est pas une pétition de principe. Plus de 12 000 certificats d’origine ont été délivrés au titre de l’Accord et notifiés au Secrétariat à la date de mars 2026, tandis que le commerce africain se réoriente progressivement vers les produits manufacturés et agroalimentaires, au détriment des seules matières premières. Le Secrétariat a fait de la mise en place du Bureau de la propriété intellectuelle de la ZLECAf une priorité — dans un continent qui ne représente encore qu’environ 0,5 % des enregistrements mondiaux de brevets — et réaffirmé l’objectif d’une libéralisation complète du marché d’ici 2030.

Mais un certificat d’origine, une annexe, un règlement ministériel demeurent des abstractions tant qu’on ne les rapporte pas à la vie d’une entreprise. Prenons — à titre d’illustration, car la scène se joue déjà sous mille formes à travers le continent — une petite unité de transformation agroalimentaire dirigée par une femme, quelque part en Afrique de l’Ouest. Hier, exporter sa production vers un marché voisin supposait des droits de douane qui effaçaient sa marge, des formalités d’origine dissuasives et des paiements transfrontaliers lents et coûteux. Demain, à mesure que les règles d’origine se précisent, que les certificats se dématérialisent et que les paiements s’interconnectent, la même cargaison franchit la frontière au tarif préférentiel, avec un document reconnu de part et d’autre, réglée dans une monnaie qu’elle maîtrise. Ce n’est pas un récit d’avenir lointain : c’est la traduction concrète, au niveau d’un atelier et d’un carnet de commandes, des décisions prises à Abuja.

C’est pourquoi le Conseil a porté plus avant le Règlement ministériel sur l’accès préférentiel au marché pour les femmes et les jeunes dans le commerce : signe que l’exécution, pour être crédible, doit atteindre celles et ceux que les statistiques du commerce laissent trop souvent à la marge — entreprises dirigées par des femmes, jeunes entrepreneurs, micro, petites et moyennes entreprises. L’agenda que la présidence nigériane a tracé pour son mandat tient d’ailleurs en quatre exigences qui sont autant de tests : accélérer la mise en œuvre et passer des engagements à l’action ; renforcer les chaînes de valeur régionales pour que l’Afrique échange davantage de ce qu’elle produit ; libérer le potentiel du commerce numérique ; et élargir l’accès au financement, en particulier pour les femmes, les jeunes et les MPME.

La passation de la présidence du Bureau, de l’Égypte au Nigéria, ne relève donc pas de la chronique protocolaire. Elle dit la continuité d’un leadership collectif : le marché unique n’appartient à aucun État en particulier, il se conduit par relais, chaque présidence transmettant à la suivante un projet qui la dépasse.

Reste l’essentiel, qui est aussi le plus exigeant. Le prochain chapitre de la ZLECAf ne se mesurera pas au nombre de protocoles signés, mais à la prospérité qu’il produira — à la croissance, à l’industrialisation et aux perspectives concrètes qu’il ouvrira pour les entreprises et les citoyens du continent. Cette exigence n’incombe pas au seul Secrétariat. Elle engage chaque État partie, appelé à inscrire le commerce continental dans ses stratégies nationales, à faire de l’engagement pris à Abuja une action menée sur son propre territoire. Pour la transformatrice de karité comme pour l’atelier de confection ou la jeune pousse du numérique, l’ère de la mise en œuvre a commencé ; il revient désormais à l’Afrique de la conduire.

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