Le matin où les entreprises somaliennes ont posé les questions

Au dernier jour de la visite du Secrétaire général, une salle de conférence d’hôtel s’est remplie, à Mogadiscio, de gens qui n’étaient pas venus écouter une présentation. Ils étaient venus savoir comment commercer.

Hôtel Amara, un peu après neuf heures. La Chambre de commerce et d’industrie de Somalie est là, l’Association des industriels somaliens aussi, avec une rangée d’entreprises invitées, un banquier, et la présidente d’un réseau de femmes entrepreneures. En face, trois responsables du Secrétariat de la ZLECAf arrivés d’Accra.

S.E. Wamkele Mene, Secrétaire général du Secrétariat, ouvre la séance. Il parle d’un marché de plus de 1,4 milliard de personnes, considérable et, ajoute-t-il aussitôt, très fortement fragmenté, car les possibilités ne s’ouvrent pas pour un secteur privé qui reste divisé. Puis il dit à la salle ce qu’elle devine déjà : la délégation part à 11h15 et son vol est à midi. Il remercie et rend le micro.

Ce qui suit est la part d’une visite officielle que l’on photographie rarement. La salle lève la main.

La première question est la plus directe de la journée, et elle vient du côté gouvernemental. M. Ibrahim Noor, du ministère du Commerce et de l’Industrie, veut savoir dans quel délai la Somalie peut réellement réaliser une première expédition sous le régime de l’Accord, et à quoi les entreprises doivent se préparer dès maintenant.

La réponse, donnée conjointement par les responsables restés dans la salle, tient d’une liste plutôt que d’une promesse. La Somalie dépose son instrument de ratification. Le livre tarifaire électronique de la ZLECAf est intégré au dispositif national. L’administration douanière paramètre les tarifs préférentiels, afin qu’une préférence demandée à la frontière soit une préférence réellement accordée. Au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est, les concessions tarifaires et les engagements sur les services qui restent sont achevés. Et du côté des entreprises, quelqu’un identifie un produit dont le classement sur le marché visé permet effectivement une préférence, car ce n’est pas le cas de tous.

Dans cette liste se cache une bonne nouvelle, que M. Godfrey Walakira, expert principal Commerce et Concurrence au Secrétariat, énonce sans détour. La Somalie n’a pas à construire une offre tarifaire à partir de rien. État partenaire de la Communauté d’Afrique de l’Est depuis mars 2024, elle est déjà couverte par la liste consolidée de la Communauté pour la catégorie des quatre-vingt-dix pour cent. Ce qui reste se règle au sein de la Communauté, entre États partenaires, et non entre Mogadiscio et Accra.

M. Yassine Ibar, président de la Chambre, est venu préparé. Il expose cinq priorités par écrit : un accompagnement sur les étapes qui suivent la ratification, un appui aux secteurs d’exportation prioritaires, l’accès aux possibilités offertes par les services, un canal permanent entre la Chambre et le Secrétariat, et une information pratique sur les instruments dont les entreprises peuvent réellement se saisir. Il offre quelque chose en retour, ce qui est plus rare : la Chambre servira de pont, identifiera les entreprises prêtes à exporter et veillera à ce que des femmes et des jeunes entrepreneurs en soient.

Quelqu’un pose une question sur la viande. La Somalie vend des animaux vivants, chameaux, moutons et chèvres, essentiellement vers le nord et le Golfe. Peut-elle vendre en Afrique ? La réponse évite la généralité encourageante. Elle commence par les exigences sanitaires et les normes d’abattage, parce que la compétitivité commence par répondre à ce que demande l’acheteur. Elle se poursuit par le reste de l’animal : les peaux pour le cuir, les sous-produits utilisés dans la fabrication pharmaceutique, face à une facture continentale d’importation de médicaments considérable. Et elle s’achève sur la géographie, car un producteur installé près d’un port a déjà retranché une part substantielle du coût de transport que supporte un concurrent expédiant depuis l’Europe.

Mme Cynthia Gnassingbe-Essonam, directrice de l’Engagement du secteur privé et de la Communication au Secrétariat, fait l’argument continental par deux récits. Le premier est un rayon boucherie d’Accra, où elle achète du bœuf venu par avion de Nouvelle-Zélande, d’Australie ou de France, alors que le Botswana produit un excellent bœuf et la Somalie du chameau. La demande existe ; c’est l’offre qui n’est pas organisée à l’échelle du continent. Le second est une usine de sept cents personnes, en majorité des femmes, arrêtée trois mois au début de la guerre en Ukraine, parce que les faisceaux de câbles qu’elle assemblait y étaient fabriqués, à partir de cuivre parti de Zambie et de République démocratique du Congo. Du cuivre africain, transformé ailleurs, revenu sous forme de composant. Sept cents emplois interrompus par une guerre sur un autre continent.

Mme Emily Njeri Mburu-Ndoria, directrice du Commerce des services, prend les questions sur les services, qui comptent pour un pays côtier à population jeune davantage qu’il ne l’imagine : télécommunications, logistique, finance, transport, tourisme. La Somalie, confirme-t-elle, est l’un des deux pays que le Secrétariat accompagne actuellement dans le parcours qui mène d’une première offre à une liste définitive d’engagements.

Le banquier demande ce que sa profession doit faire dès lundi matin. Réponse : construire des produits de financement du commerce pour les secteurs où le pays est déjà compétitif, et achever l’intégration technique au système continental de paiement, l’autorisation de la banque centrale n’étant que la première étape. La présidente de Somali Women in Business réclame la prochaine promotion du programme de préparation à l’exportation, pas une promotion future. Un chef d’entreprise revenu de la Foire commerciale intra-africaine du Caire raconte avoir vu des acheteurs africains acquérir, hors du continent, des biens que l’Afrique produit déjà, et demande que des entreprises somaliennes soient présentes la prochaine fois.

Puis le président de la Chambre pose la question que l’on ne formule pas d’ordinaire à voix haute. Pourquoi certains pays avancent-ils plus vite que d’autres ? La réponse distingue la ratification, achevée par cinquante pays, du travail plus lent qui consiste à publier une liste au journal officiel et à délivrer effectivement des certificats d’origine. Elle est donnée franchement plutôt que diplomatiquement.

L’ambassadeur Mohamed Salem, parlant sans notes, dit la chose la plus simple de la matinée. Vous ne faites pas seulement votre entrée dans un marché continental unique, lance-t-il aux entreprises devant lui. Vous créez des emplois pour les jeunes et pour les femmes présentes dans cette salle, et vous contribuez à la paix dans votre pays.

À la clôture, une question est posée à la salle. Il y a trois mille cinq cents ans, des navires descendaient d’Égypte vers cette côte pour l’ivoire, l’encens et l’or. Quelqu’un sait-il comment les Égyptiens appelaient ce lieu ? Pount. Le Pays des Dieux. Rien ne s’invente ici. Quelque chose reprend.

Le Secrétariat a quitté Mogadiscio avec un engagement : travailler avec la Somalie en vue de la première expédition du pays sous le régime de l’Accord, et en démontrer le processus de bout en bout plutôt que de le décrire sur le papier. Le ministère du Commerce et de l’Industrie a indiqué que l’instrument de ratification sera déposé auprès du Président de la Commission de l’Union africaine en septembre. Dès ce dépôt, la Somalie deviendra le cinquantième État partie.

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